Rencontre
avec Hubert Bari, muséologue du Muséum
National d'Histoire Naturelle et
commissaire de l'expositon Saharas d'Algérie,
paradis inattendus.
En
quoi consiste le métier de muséologue
?
Un muséologue, cest quelquun
qui samuse à mettre des objets ensemble
pour créer des expositions. Cest
souvent un planteur de clous avec un marteau et
cest tout.
Je me vois plus comme un scénariste dexposition.
Je pratique la démarche inverse des conservateurs
de musée, cest-à-dire que
jécris dabord une histoire
et ensuite, je cherche des objets qui peuvent
illustrer cette histoire. Cela fait des expositions
qui ont un sens et qui sont en général
appréciées du public. Bien plus
que les expositions daccrochage où
le public na aucune histoire à vivre
et ressort en ayant vu que des cartes postales
accrochées à un mur.
Jécris
mon scénario en me plongeant quelques semaines
voire quelques mois dans le sujet, en allant parfois
sur le terrain. Ensuite je forme un comité
scientifique de spécialistes que je consulte
et qui sont aussi chargés de corriger toutes
les erreurs que je peux introduire dans mon scénario.
En
aucun cas, les scientifiques nont le dernier
mot, condition sine qua non pour que les expositions
soient accessibles au grand public
Seule
cible qui mintéresse.
Dans
le cadre de lexposition actuelle, Saharas
dAlgérie : Les paradis inattendus,
comme jétais le scénariste
français, jai préféré
aller chercher des spécialistes algériens.
Nous avons essayé davoir un discours
cohérent sans chercher à cacher
un certain nombre de faits qui disparaissent sous
le rêve que suscite le Sahara.
Est-ce
que lon retrouve des éléments
de lexposition diamants que vous aviez organisé
? Est-ce que vous avez votre « patte de
muséologue » ?
Je
suis connu en tant quhomme décriture.
Jai même pondu, il y a quelques années
un premier roman qui sappelle La bibliothèque.
Je ne suis pas un homme de multimédia.
Jaime que les gens lisent. Le défaut,
cest que lexposition est riche en
informations et donc le temps de visite en est
allongé. Pour lexposition diamants
nous avions une durée moyenne de visiteurs
chronométrée sur 300 personnes,
de deux heures dix. Cest gigantesque ! Par
comparaison, au Grand Palais, la durée
moyenne de visiteur est de trente-cinq minutes.
Pouvez-vous
vous passer de partenaires privés ?
Rarement.
Largent des subventions est devenu très
rare. Lexposition Sahara est financée
essentiellement par la Sonatrach et Totalfinaelf.
La part dargent public dans cette opération
budgétée à 1,2 millions deuros
hors taxes sélève à
moins de 8%. On peut se féliciter de ses
partenariats sinon lexposition naurait
pas lieu. À ceux qui maccuseraient
de vendre mon âme au pétrolier, je
leur dirais tout simplement dabandonner
leurs bagnoles et de la mettre à la poubelle.
Je préfère travailler avec les pétroliers,
utiliser leurs compétences, et pourquoi
pas voire comment on pourrait influencer leurs
actions en les sensibilisant aux problèmes
culturels et patrimoniaux par cette exposition.
Pourquoi
Paradis inattendus ?
En
allant au Sahara, jai découvert des
surprises à chaque coin de dune.
Tempête de neige à Timimoun, de leau
dans des étendus désertiques, des
gravures de vaches qui boivent de leau dans
une espèce de baie dAlong envahie
par les sables, des gamins qui vous vendent du
poisson à Djanet. Un certain nombre de
clichés tombent aussi : plus personne ne
circule en chameau, le nomadisme a quasiment disparu.
Le Sahara est un monde qui est à lopposé
du rêve quil suscite, mais cet opposé
nest pas forcément désagréable.
Je préfère voir des gens dans des
villages perdus avoir lélectricité
plutôt que de me ranger du côté
de ceux qui déclament que les câbles
enlaidissent le paysage. Je crois que cest
agréable de voir que le Sahara survit et
quil y a peut-être encore un espoir
pour cette région totalement déshéritée.
Ce monde recèle des paradis extraordinaires,
inattendus, que lon pourrait sauver et conserver.
Comment
scénariser le grand désert dans
le Muséum ?
Mettre
le Sahara dans une boîte de 700 m2 nest
pas facile. Nous avons utilisé la photographie
à tout va. Nous présentons 500 photographies
que lon na pas accroché au
mur : en extérieur, des agrandissements
géants ; nous réhabilitons la technique
du panorama à la russe que lon place
dans des rotondes ; nous reconstituons des clichés
stéréoscopiques, et on utilise des
ordinateurs pour diffuser de séries dimages
qui vont onduler dans lexposition. Nous
avons opté pour quelques reconstitutions
qui vont certainement paraître kitch pour
certains, mais qui emmèneront notre public
habituel à entrer dans une oasis.
Sur
quel aspect du Sahara avez-vous le plus insisté
?
Les
oasis ont surtout été mises en avant
notamment en amenant le visiteur à comprendre
lintelligence de la récolte et de
la diffusion de leau. Cest peut-être
cela le paradis le plus inattendu au Sahara ;
il y a de leau partout. Le reste de lexposition
est consacré à cette vie si présente
dans le désert, à toutes ces stratégies
de subsistance et de survie.
Nous avons puisé dans toutes nos galeries
et réserves pour présenter animaux,
plantes
Nous avons pu exhumer des réserves
du musée de lHomme les fonds du fameux
Henri Lhote qui avait fait les relevés
des gravures du Tassili nAjjer dans les
années 50.
Ces éléments nous permettent de
montrer un paradis disparu, lépoque
où le Sahara était une savane assez
luxuriante où vivaient des pasteurs artistes
qui ont réalisé ces magnifiques
gravures et peintures.
Quels
autres objets des collections Lhote exposez vous
?
Beaucoup dobjets ethnographiques, essentiellement
des objets touaregs quil a ramenés
de ses expéditions des années 50,
une période où le monde touareg
navait pas encore évolué vers
ce quil est actuellement. Le monde touareg
a conservé en partie son âme, mais
les objets quil utilise ont profondément
évolué : de Lhote nous avons des
outres en peau de bête ; aujourdhui
les outres sont en chambre à air, en ce
que les Touaregs appellent « la peau de
camion ».
Pour la collection Tassili, nous avons neuf pierres
gravées exceptionnelles qui viennent du
musée du Bardo à Alger.
Quel épilogue imaginez-vous
pour les visiteurs de lexposition ?
Jai
lenvie paradoxale que les gens foncent dans
une agence de voyage pour partir au Sahara et
la frousse de voir le désert polluer par
trop de touristes.