L'art
rupestre du Sahara Occidental : un patrimoine
culturel à inventorier à protéger
par
François Soleilhavoup
Le
sub-continent Nord-Africain et Saharien est loin
d'avoir livré la totalité de ses
richesses en Art Rupestre. La période coloniale
Européenne, Italienne en Libye, Française
au Tchad, en Algérie et au maroc, Espagnole
au Sahara Occidental, a laissé des études
et travaux scientifiques en quantité et
en qualité inégales sur l'Archéologie
et l'Art rupestre de ces pays d'Afrique du Nord,
compte tenu des politiques d'exploration et de
recherche scientifique menés par les colonisateurs.
Si
les monts de l'Atlas pré-saharien et le
Sahara algérien ont fait l'objet, par exemple,
pendant plus d'un siècle, d'études
archéologiques nombreuses et parfois d'une
exceptionnelle densité, de vastes zones
de ce territoire immense restent encore inexplorées,
- d'importantes découvertes au cours de
la dernière décennie l'ont attesté
(Soleilhavoup, 1988,1993). L'Espagne a occupé
le Sahara Occidental (Saguia el Hamra et Rio del
Oro) pendant près d'un siècle (1884
- 1975).
Jusque
dans les années trente, cette présence
espagnole s'est surtout cantonnée dans
des postes côtiers. Sur l'ensemble du territoire
du Sahara ex-Espagnol, des investigations ont
cependant été menées en archéologie
préhistorique, par exemple par Julio Martinez
Santa-Olalla, Manuel Alia Medina , M. Almagro,
Hernandez Pacheco. Sans qu'on puisse parler d'inventaire,
ces chercheurs et d'autres, ont réalisé
d'intéressantes et utiles études
et monographies. Une liste bibliographique assez
substantielle de travaux espagnols, mais aussi
autrichiens, allemands, français, fait
foi, depuis une cinquantaine d'années de
l'intérêt suscité par lArt
Rupestre qui gît dans ces vastes régions.
Pendant
l'été 1996, je recevais un important
dossier de photographies de gravures dans le style
dit de « Tazina » - un style bien
connu dans le sud marocain, foyer possible d'une
paléoculture néolithique, connu
également dans l'Atlas d'Algérie
et jusqu'aux confins nigéro-tchadiens.
Ce dossier m'était adressé par un
responsable de l'Unité Militaire de la
MINURSO qui, avec sa patrouille était «
tombé » fortuitement sur cet ensemble
de gravures, par 26°48'847N et 08°50'928
Ouest.
A
défaut de traces écrites dans la
littérature scientifique qui m'étaient
accessibles, j'ai publié une courte note
dans la Lettre internationale d'informations sur
l'Art Rupestre (INORA), éditée par
Jean Clottes, dans la rubrique « Découverte
» (Soleilhavoup 1997) Quelques mois après,
j'apprenais par l'Association des Amis de la RASD
que, sous la conduite du Front Polisario et sous
l'autorité scientifique de Monsieur le
Professeur Théodore Monod, une équipe
a stationné peu de temps sur ce même
gisement, en mars 1995. Des images vidéo
avaient été prises par François
Dubreuil de la société Vidéogram
(Le Mans, France) qui participait à la
mission.
Quelques
semaines après la publication de ma note,
je recevais d'un groupe d'universitaires espagnols
de Girona, une carte postale éditée
par l'Université de Girona et par le Musée
National du Peuple Sahraoui qui montre un détail
des gravures de ce gisement et signée par
cinq chercheurs qui ont « découvert
» ces gravurres, probablement en 1995. Cette
équipe a donné le nom de «
Sluguilla » (le petit Slougi, race de lévrier
du Maghreb) à ce site. Tout récemment,
en mai 1997, lors de la réunion annuelle
de l'Association des Amis de l'Art Rupestre Saharien,
en France, j'apprenais que ce gisement , - toujours
le même ! ' avait été «
découvert », relevé et partiellement
publié par Mark Milburn, en 1973, quelques
22 ans auparavant ! L'auteur l'appelle «
Ras Lentareg ».
Il
est plus que probable que les populations locales
sur la Hamada de Tindouf connaissent l'existence
de ce gisement rupestre depuis plus longtemps
encore. Un Anglais, des Espagnoles, des Français
ont cru découvrir un site d'art rupestre.
L'extrême
éparpillement international des données
de terrain et des écrits, parfois dans
des publications très confidentielles,
explique ces impressions, ces convictions, d'être
l'inventeur d'un nouveau gisement. Ceci nous amène
à réfléchir sur la coopération
scientifique internationale en manière
d'exploration et d'étude de zone d'art
rupestre, au Sahara Occidental, comme ailleurs
dans le monde.
L'art
rupestre au Sahara Occidental est riche, tout
comme dans le Sud Marocain ou dans l'ensemble
des régions sahariennes, jusque et y des
régions sahariennes, jusque et y compris
dans la péninsule Arabique.
Gravures
et peintures abondent dans ce secteur du Sahara
et elles correspondent aux différentes
phases chronoculturelles définies dans
le Sahara. Leur fragilité est grande, tant
à cause des effets altéragènes
du climat (contrairement aux idées reçues,
le « sec » n'est pas particulièrement
conservateur des surfaces rocheuses), qu'à
cause de la présence humaine (ignorance,
pillages archéoologiques, faits de guerre,
vandalisme,') Autant certaines zones du Sahara
ont bénéficié d'inventaires
archéologiques quasi-exhaustifs, assortis
de bonnes cartographies, notamment pour l'Art
Rupestre, autant le Sahara Occidental manque encore
d'un programme de fond destiné a rassembler
d'une part ce qui est déjà connu,
même très partiellement (inventaire
et regroupement de la bibliographie internationale)
et d'autre part à mobiliser un certain
nombre de spécialistes pour coordonner
et systématiser l'exploration de terrain,
afin de connaître et de publier, par exemple
sous l'égide d'instances internationales
et supra-gouvernementales, un Inventaire Général
et un Atlas raisonné de l'Art Rupestre.
De
cette façon, le patrimoine culturel de
l'humanité du sub-continent Nord-Africain
se verrait enrichi et utilement étudié.
Cela permettrait en particulier de mieux comprendre
l'origine des divers peuplement pré et
protohistoriques du Sahara, les foyers apparition
et d'extension géographique ou d'influences
des différentes paléocultures, manifestées
entre autre par l'art rupestre.
On
sait en effet que l'Art Saharien s'inscrit dans
un cadre chronologique fondé, dès
1932, par Théodore Monod, par la succession
sur les rochers d'images d'animaux, d'abord sauvages,
ensuite domestiqués. Ces animaux, véritables
« fossiles directeurs » de la chronostratigraphie
de l'art, permettent aussi de définir les
principaux « étages culturels :
Le grand Buffle sauvage, caractéristique
de l'étage Bubalin et correspondant au
néolithique ancien, avec ses cultures de
chasseurs ; on peut dater cet étage de
7000 à 8000 ans avant l'actuel ; Les boeufs,
les vaches domestiqués qui caractérisent
l'étage Bovidien du néolithique
moyen où l'économie pastorale domine,
sans exclure la chasse, vers 6500 à 5500
ans ; L'introduction du Cheval au Maghreb et au
Sahara, d'abord attelé (les chars), puis
monté (les cavaliers), marque le début
des temps protohistorique et l'arrivée
de nouvelles populations venant du Nord-Est (les
paléoberbères ou libycoberbères).C'est
l'étage Caballin (population équidiennes).
Cette
phase pourrait débuter vers 3000 ans ;
L'utilisation généralisée
du Chameau (= le dromadaire) correspond à
l'installation des conditions arides dans l'actuel
Sahara. Débutant aux alentours de l'Ere
Chrétienne, c'est la période historique
Caballine. Ce canevas général, applicable
au Sahara Occidental présente des variations
locales, dans les représentations rupestres.
Le concept de Parc Naturel (régional ou
national) peut receler quelques ambiguïtés
: « on protège ici ce qu'on détruit
ailleurs ».
Il
apparaît cependant que la richesse du patrimoine
rupestre du Sahara Occidental devrait permettre
d'envisager la création, dans les secteurs
à forte concentration de station rupestre,
de zones protégées bénéficiant
du statut juridique et administratif de Parc Naturel.
Il importe, dès maintenant, de prendre
des mesures conservatoires pour ce patrimoine
archéologique inestimable. Parallèlement,
des mesures préventives devraient être
prises auprès des populations locales,
de façon à rendre optimale la conservation
du patrimoine. Cette prévention repose
sur une pédagogie simple : apprendre à
un enfant que son pays a été peuplé
par des hommes, il y a très longtemps,
qui ont laissé au sol et sur les rochers
des traces fragiles de leur quotidien, de leurs
religions, fait partie du Devoir de Mémoire
des adultes d'aujourd'hui.
Apprendre
à cet enfant à reconnaître
ces traces, à les respecter, à les
considérer comme son héritage, sont
appartenance profonde, de son enracinement à
sa culture, à ses valeurs, à son
pays. Et cela , même si l'archéologie
préhistorique ne traduit pas nécessairement
la réalité moderne des valeurs de
l'Islam.
Au
Sahara Occidental, comme partout dans le monde,
l'Education au Patrimoine doit figurer parmi les
préoccupations majeures des dirigeants
politiques.
François Soleilhavoup